Aveugle et passionné de détection

Thierry

Aveugle et passionné de détection

Privés de la vision, les aveugles, pour leurs loisirs, se reportent sur des activités empruntant d’autres voies sensorielles, en particulier les canaux tactiles et auditifs. Ils privilégient ainsi des hobbies, des passe-temps, des passions, reposant entre autre sur le son, la musique, la parole, l’écoute, ou sur le toucher, l’exploration et l’activité manuelles. Or, précisément, la détection de métaux est une activité où dominent l’écoute, le son, d’une part, et la palpation, la fouille, l’investigation tactile, d’autre part. En conséquence et pour l’essentiel, le détectorisme constitue un loisir accessible aux aveugles et, même s’il s’agit d’un loisir peu connu des non-voyants,  quelques-uns dont je suis s’y adonnent.

Ils retirent de ce passe-temps en partie les mêmes sensations que les voyants,  effervescence lorsque le détecteur sonne, impression de mystère quant à l’objet enfoui dans la terre ou le sable, excitation en creusant, exaltation ou déception lors de la découverte de l’objet métallique, plaisir de sentir la terre sous ses pieds, d’humer son odeur et les parfums de la forêt ou des champs, de se balader dans la nature et d’en entendre les sons, etc. L’interprétation du son émis par le détecteur est en soit un plaisir et les capacités de discrimination auditive que les aveugles développent peuvent à cet égard en favoriser l’analyse.

Outre les plaisirs procurés par la recherche sur le terrain, les aveugles retirent beaucoup de satisfaction de la recherche documentaire qui accompagne souvent le détectorisme. Cette activité exaltante de recherche, de documentation, d’enquête, d’investigation, est permise par l’informatique et la téléphonie adaptées. Grâce à des systèmes adaptatifs informatiques, synthèses vocales ou terminaux braille, il est en effet possible, pour un aveugle, d’utiliser les ordinateurs ou les téléphones mobiles et, surtout, de surfer sur Internet. Les résultats des recherches sur le Web pouvant être lus vocalement ou en braille,  il lui devient relativement aisé de consulter des articles, des archives historiques, des monographies locales, des documentations techniques, etc. L’informatique et la téléphonie adaptées participent grandement au développement de ses connaissances en matière d’histoire, de toponymie, de numismatique, d’artisanat ancien, de rotation des cultures, etc., autant de disciplines et de sujets auxquels un détectoriste averti s’intéresse ou sur lesquels il se documente tout en y prenant du plaisir. La possibilité d’écrire et de lire des mails, de communiquer via les réseaux sociaux ou des outils tels que Skype ou Messenger, de surcroît, facilite les contacts, les rencontres et les partages toujours enrichissants avec d’autres détectoristes.

Malheureusement, pour un aveugle, la détection de métaux demeure une activité qui ne se pratique pas sans difficulté, sans limite :

Problèmes d’autonomie.

En premier lieu, le détectoriste aveugle est en effet limité dans son autonomie, tout particulièrement dans ses déplacements et par la difficulté de se rendre seul sur les lieux de détection, a fortiori s’il est citadin. Du coup, la détection de métaux est pour lui une activité qui se pratique souvent en binôme, notamment avec son conjoint ou sa conjointe qui l’emmène et l’accompagne sur le terrain. Le problème est moindre si la pratique s’exerce dans des lieux connus, terrain dont on est le propriétaire, auquel on accède de manière autonome, dont on connaît la configuration et dans lequel on peut poser des repères. Certains détectoristes aveugles installent ainsi deux cordelettes tendues  entre des piquets et placées parallèlement, délimitant un espace, un couloir dans lequel il devient facile de se déplacer sans y voir et de se repérer tout en balayant le sol avec sa poêle à frire. D’autres placent à des endroits « stratégiques » des repères sonores, un simple poste de radio allumé pouvant par exemple permettre à l’aveugle de se repérer et de se situer assez précisément dans la zone de prospection. Notez ici que, pour se guider et se repérer, l’aveugle a besoin de ses oreilles. Ceci limite, en cours de prospection, l’utilisation d’un casque.

Difficultés liées à la nature ou aux caractéristiques du terrain.

Les bois ou les terrains accidentés, jonchés d’obstacles, sont difficilement gérables en l’absence de vue. Bien sûr, les creux et les bosses, les ronces, les racines, les pierres, sont potentiellement des causes de chutes. Mais les troncs, les racines, les pierres, entre autres obstacles protubérants, augmentent les risques de chocs violents sur les disques, de détérioration du matériel de détection. Il est plus facile pour un aveugle et moins dangereux pour son matériel d’accomplir un geste de balayage sur un terrain plat et si possible dénué d’obstacle. Il privilégiera en conséquence les prairies, les champs, les labours arasés et les plages.

Difficultés pour localiser la cible.

Il est en effet parfois difficile, sans y voir, lorsque le détecteur sonne, de localiser précisément l’emplacement de la cible métallique, surtout avec des détecteurs dynamiques où la nécessité de mouvements permanents rend plus difficile la localisation précise de l’endroit où il faut creuser. Le recours aux pinpointers, comme on s’en doute, facilite ici considérablement les choses.

Difficultés pour identifier les objets ou pièces trouvés, pour restaurer ces objets ou pièces.

L’identification et la restauration des objets exhumés est l’un des aspects les plus passionnants de la détection de métaux. Malheureusement, sauf rares cas, l’aveugle ne peut ici accomplir ces tâches sans l’aide d’un tiers voyant. Ici, les webcams et la téléphonie mobile peuvent rendre à l’aveugle quelques services. En effet, même privé de vue, on peut photographier ou filmer l’objet déterré, envoyer ou montrer en direct l’image de cet objet et, à distance, demander de l’aide à un voyant, notamment pour l’identifier.

Problème des trouvailles dangereuses, obus, munitions.

Il s’agit d’un cas de figure peu fréquent mais non négligeable. L’objet est découvert après palpation, et non pas visuellement, d’où danger si l’on ne pratique pas en présence d’un tiers voyant, si l’on procède à l’exploration tactile ou au nettoyage sans s’assurer préalablement que l’objet n’est pas dangereux. Ici aussi, si l’aveugle n’est pas accompagné, l’image ou le film transmis par le téléphone portable ou la webcam à un tiers voyant peut éviter l’accident.

Problème de l’accessibilité des détecteurs.

C’est sans doute le problème numéro 1. Certains détecteurs peuvent totalement être utilisés par un aveugle. Il suffit pour cela que toutes les fonctions soient accessibles, qu’elles soient activables ou que les réglages puissent s’accomplir au moyen de touches, de curseurs, d’interrupteurs, de potentiomètres protubérants, discernables au toucher. La seule protubérance peut ne pas suffire, il faut par exemple que la course rotative des potentiomètres ne soit pas « folle », qu’elle soit limitée par des butés. Ceci permet de savoir qu’on se situe bien, dans le réglage, au niveau de la valeur minimale ou maximale. Ces exigences ergonomiques conditionnent malheureusement le choix du détecteur. Personnellement, mon choix s’est porté, lorsque j’ai voulu acheter un détecteur en 2004, sur le XP Adventis (première génération) précisément parce que ses commandes et ses réglages pouvaient s’effectuer sans ambigüité et totalement avec les doigts. Son boîtier comporte en effet trois gros potentiomètres arrivant en buté en bout de course rotative et deux sélecteurs ayant la forme de petits leviers. Des clics nettement sensibles au toucher marquent les diverses positions de ces derniers. Et c’est seulement dans un deuxième temps que je me suis posé la question des qualités techniques du détecteur. Dieu merci, il se trouvait fort heureusement que l’Adventis était un bon détecteur, l’utile se joignant par chance à l’agréable ! Malheureusement, aujourd’hui, pour les détecteurs comme dans bien d’autres domaines, Hi-Fi, autoradio, instruments de musique, électroménager, outillage divers, les réglages des appareils s’effectuent de plus en plus via des écrans tactiles, des affichages digitaux, des menus dans lesquels on déplace visuellement un curseur, des boutons multifonctions ou ne disposant pas de repère tactile, n’offrant aucune information sonore, etc. A l’instar de tous ces appareils aux paramétrages inaccessibles, la plupart des détecteurs sont purement et simplement inutilisables par un aveugle, partiellement utilisable dans le meilleur des cas. Or, il faut souvent peu de choses pour rendre accessible un appareil électronique. Le plus simple est de verbaliser les options des menus à l’aide d’une petite synthèse vocale en parole codée prononçant oralement le libellé des options. Parallèlement, l’appareil doit permettre de se déplacer dans ces menus, par exemple avec des flèches associées à quatre touches positionnées en croix autour d’un bouton central de sélection ou de validation. Au pire, un petit signal sonore, par exemple des bips émis sur des notes différentes lors du changement d’option (Cf. les pinpointers XP MI-4 ou MI-6), peut suffire pour rendre l’appareil utilisable par un non-voyant pour peu que ce dernier mémorise les options correspondant à chacun de ces bips. De telles adaptations techniques représentent pour les constructeurs un surcoût absolument négligeable, a fortiori si elles sont prévues dès la conception. Notez que les adaptations techniques telles que la verbalisation des menus peuvent être facilement désactivables et qu’elles n’entament en rien la fonctionnalité et l’esthétisme des appareils pour les utilisateurs voyants ordinaires. Mieux, la prise en compte des utilisateurs aveugles oblige la plupart du temps à améliorer l’ergonomie des appareils, ce dont bénéficient tous les utilisateurs, handicapés ou non. A cet égard, ne perdons pas de vue, c’est le cas de le dire, que les yeux des détectoristes vieillissent. Un détectoriste dont la vue baisse pourrait fortement apprécier de pouvoir poursuivre sa passion grâce à de petites adaptations vocales ou sonores dont il n’avait pas eu besoin tant qu’il avait de bons yeux !

Problème de l’accessibilité des documentations techniques et des modes d’emploi.

Outre les limites relatives aux réglages, aux paramétrages, les aveugles sont également confrontés au caractère inaccessible des documentations techniques et du mode d’emploi de leur détecteur. Les systèmes informatiques adaptés permettent l’accès à ces documents mais à condition toutefois d’avoir à faire à du texte ou des nombres. Les terminaux braille ou les synthèses vocales ne peuvent pas techniquement restituer les informations graphiques. Les schémas, les graphismes, ne peuvent être décrits. Or, certains modes d’emploi se contentent de schémas certes très parlants visuellement mais sans aucune explicitation textuelle les accompagnant. L’aveugle est du coup obligé de faire appel à un tiers voyant pour qu’il lui décrive les schémas, par exemple pour qu’il lui explique le rôle de chaque bouton que le dessin désigne par des flèches, là où quelques lignes de texte supplémentaires permettraient d’accéder à la même information de manière autonome. Notez que ces quelques lignes supplémentaires font aussi souvent défaut au lecteur voyant qui ne comprend pas toujours ce que le schéma veut dire.

Il est connu aujourd’hui que beaucoup d’aveugles pratiquent le radioamateurisme. Du coup, quelques constructeurs d’émetteurs-récepteurs VHF ou décamétriques ont depuis longtemps intégré ce public particulier parmi leurs cibles commerciales. Ils proposent ainsi des appareils d’emblée équipés de petits systèmes adaptatifs, verbalisation des menus, émission en Morse d’informations diverses, etc., les rendant utilisables par des radioamateurs aveugles. Ils veillent également à ce que ces derniers puissent accéder par un moyen ou un autre au mode d’emploi de leur appareil, par exemple en proposant sur demande la doc technique lue et expliquée oralement en fichier MP3. Tel n’est pas le cas encore chez les fabricants de détecteurs. Il est fort à parier que la détection de métaux, actuellement peu répandue chez les aveugles, pourrait sans aucun doute se développer dans ce public si les appareils étaient utilisables, accessibles. Si tel était le cas, il deviendrait plus facile de promouvoir plus sérieusement auprès du public aveugle le détectorisme comme activité de loisir. En France, le nombre d’aveugles est estimé à environ 61000, nombre auquel il faut ajouter plus d’un million de malvoyants profonds ou moyens. La proportion de ceux qui s’adonneraient à la détection de métaux ne constituerait peut-être pas un marché suffisamment important pour inciter les constructeurs à équiper d’emblée leurs appareils de petits systèmes adaptatifs. Mais à l’échelle mondiale, le nombre de pratiquants aveugles ou très malvoyants pourrait représenter plusieurs dizaines de milliers d’individus. Le développement de cette activité de loisir chez le public non-voyant pourrait générer une augmentation du chiffre d’affaire des constructeurs, certes pas de manière extraordinaire, mais dans une proportion néanmoins non négligeable. En outre, les bénéfices en termes d’image de marque, la publicité qui pourrait être faite autour de la prise en compte du public handicapé, ne pourrait que générer des retombées positives pour le constructeur qui intégrerait le premier ce paramètre et qui communiquerait à ce sujet. A bon entendeur…

Thierry Bergère

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